Le château de Lamorlaye

L’histoire du château actuel de Lamorlaye peut sembler compliquée dans la mesure où  les seigneurs successifs ont construit puis abandonné puis reconstruit leur château sur différents emplacements.

On connaît quatre châteaux pour Lamorlaye : un château mérovingien dont il ne reste rien ; un château du 12ème siècle dont il reste quelques fondations ; un « hostel » construit au 15ème siècle rue du Vieux Château dont il ne reste que les douves ; un château reconstruit au 16ème siècle sur les fondations du château du 12ème siècle sur les quelles a été construit un château qui après maint remaniements et agrandissements est le château actuel de Lamorlaye.

 

Un premier château mérovingien ?

Les premières traces de village se situent à l’est de la route nationale près de la chaussée Brunehaut : cette antique voie romaine reliant Senlis à la route Paris-Beauvais suivrait à Lamorlaye le tracé de l’actuelle route des Princes. (note 1)

C’est sur le coteau de Beaularris que se situerait le palais royal où Clovis II (note 2)  s’arrêtait au cours de ses chasses. De nombreux documents font référence à « Morlaco » (note 3) ou  à « Beaularri » (note 4) ; en 1683 le prince de Condé rachète aux moines de Royaumont une partie de BeauLarris « où se trouvait un manoir en ruine ».

Jacques Grimaux indique qu’on a retrouvé des pierres énormes dans les propriétés Menier et de Broglie situées au même endroit.

 

Bien plus tard, deux autres « châteaux », qui existent encore aujourd’hui, furent bâtis sur cette partie escarpée de Lamorlaye, à la limite avec Chantilly :

Le château de la Côte est construit au début du 20ème siècle quand l’Institut de France vend une partie des bois de la côte de Lamorlaye (12ha) au prince François de Broglie : il appartient toujours à cette famille.

le château du Bois Larris, qui en réalité s’appelait Tournebride fut construit en 1913 pour George Menier (grand industriel du chocolat) selon les plans de l’architecte  Charles Léon Stephen Sauvestre. Pendant la seconde guerre mondiale le château fut occupé par les Allemands qui y installèrent le seul Lebensborn de France (note 5). Depuis 1955 le château accueille le centre de médecine physique et de réadaptation pour enfants du Bois Larris géré par la Croix Rouge, devenue propriétaire des lieux en 1967.

La revue N°8 de l’ALMA raconte l’histoire de ces châteaux.

 

Une forteresse au 12ème siècle

A la fin du 12ème siècle, Lamorlaye dépend du comté de Beaumont ; appartenance contestée par Henri de Saint Denis qui y construit une forteresse ; Jacques Rimbert situe ce château à l’emplacement du château actuel ; il s’appuie sur l’avis donné par la société d’archéologie de Creil qui a examiné les fondations du château à la demande de l’Institut biblique européen peu après son installation en1953 ; nous n’en avons aucun compte-rendu mais ceci a été confirmé en 2012 dans la phase préliminaire des travaux entrepris dans le château. (note 6)

Le conflit entre Henri de Saint Denis et le comte de Beaumont est réglé par Philippe II Auguste (roi de 1180 à 1223) dans une charte de 1199 (note 7). C’est au début de cette année 1199, toujours à Vernon, que Philippe Auguste signe la Trêve de Vernon avec Richard Cœur de Lion… 

En 1218, le roi prend le titre de comte de Clermont et de châtelain de Creil et de Lamorlaye qu’il donne en apanage à un fils naturel, Philippe dit Hurepel qui cèdera en 1238 la seigneurie de Lamorlaye, gens et terres, aux seigneurs de Dampmartin.

Un siècle et demi plus tard, en 1379, le comte de Dampmartin vendra la seigneurie de Lamorlaye au roi Charles V le Sage (note 8)

 

Au 15ème siècle, un « hostel », rue du Vieux château.

En 1461, huit ans après la fin de la guerre de Cent Ans, débute le règne de Louis XI qui voit encore bien des batailles ! Est-ce dans le cadre de sa lutte contre le pouvoir féodal qu’il choisit de donner la seigneurie de Lamorlaye à un seigneur de Rengies en Belgique, Anthoine de Galles ? Ce petit seigneur est passé au roi de France en 1478, sans doute au cours du siège de Condé sur l’Escaut.

Mais après plus de 100 ans de guerre nos campagnes sont ruinées ; Lamorlaye est dans un triste état et Anthoine de Galles qui arrive en 1481 va avoir du travail ! Les religieux de Royaumont qui avaient des biens sur Lamorlaye, les abandonnent en 1482 au nouveau seigneur. Peut-être ont-ils regretté, une fois le village relevé de ses ruines cette générosité ? Ils ont par la suite fait moult procès à Anthoine…

Il est vraisemblable qu’il ne reste que quelques ruines du château construit au 12ème siècle ; quand Anthoine de Galles voudra se construire un château qu’il appellera modestement « Hostel » il choisit un nouvel emplacement entre le ru Saint Martin et la Vieille Thève sur  le grand  chemin  de  Paris à Saint Leu.

De ce troisième château de Lamorlaye, il ne reste  que   quelques énormes pierres dans un jardin et les douves : un fossé d’une belle  largeur qui dessine un  carré et qui  est alimenté par  une  dérivation du ru Saint Martin ; le trop plein s’évacue dans la vieille Thève.

Anthoine de Galles fait venir de son Nord natal des « immigrés » qui participeront aux « grandes pionneries » (c’est-à-dire de grands travaux) et redonneront une certaine prospérité à Lamorlaye. Il va se battre en justice pour maintenir ou agrandir son territoire ; en 1492 il reconstruit l’église : le chœur date de cette époque et sans doute aussi le petit clocher central.

A sa mort en 1500, il est enterré dans le chœur de l’église ; son fils Jacques lui succède.

En 1522, Jacques de Galles lègue une grande part de ses biens de Lamorlaye à son cousin Anthoine de Bussy à qui François 1er donnera, le 2 octobre 1533, l’ensemble de la seigneurie de Lamorlaye.

 

Du 16ème siècle à nos jours, « le » château de Lamorlaye.

 

Anthoine de Bussy

Il épouse Perrine Le Volent, fille du plus gros propriétaire de Lamorlaye, Philippe Le Volent ; ce dernier possède une « maison neuve ou château hostel » qui devait être à l’emplacement du château actuel ; le 26 août 1494, il donne l’ensemble de ses biens à sa fille pour qu’ils fassent partie de la seigneurie de Lamorlaye. Le 26 novembre 1564, après la mort de leurs parents, les deux filles d’Anthoine de Bussy échangent avec André de Hacqueville, seigneur de Ons-en-Bray« la terre et seigneurie de Lamorlaye consistant en trois fiefs qui sont La Motte, Roquemont et Beauvouloir » (note 9) contre cinq cents livres de rente

 

La famille Hacqueville

Elle gardera la seigneurie de Lamorlaye près d’un siècle : le 15 septembre 1679, le château est vendu à Louis II de Bourbon, prince de Condé pour 40.000 livres ; 5 jours plus tard, le prince de Condé (qui avait meilleur château à sa disposition) revend l’ensemble à François Seroux de Commodelle de Bienville, maître des Eaux et Forêts du baillage de Senlis, en ne conservant que les bois. (note 10)

 

Les Séroux de Commodelle de Bienville

La  seigneurie de Lamorlaye restera aux Séroux de Bienville sur trois générations ; jusqu’à la Révolution, ils sont enterrés  dans le chœur de l’église : un Claude Séroux de Bienville, né à Compiègne, y avait déjà été enterré en 1651.

François Louis de Bienville est le dernier seigneur de Lamorlaye. Après la Révolution, il conserve son château et il est nommé maire de Lamorlaye par le préfet le 23 pluviose de l’an 9 soit le 14 février 1800 : l’époque est politiquement chaotique ; sa carrière le sera aussi ; le 20 septembre 1814, le Conseil municipal prête serment de fidélité à Louis XVIII ; pendant les Cents Jours c’est François Payen qui est nommé maire. Quand Louis XVIII revient après la défaite de Waterloo, François Louis de Bienville reprend ses fonctions de maire. Mais son soutien à Louis XVIII devient une faute après les Trois Glorieuses de juillet  1830 ; il sera démis pour la seconde fois le 10 décembre 1830 de sa fonction de maire mais restera conseiller municipal jusqu’en 1834.

Il imprimera une marque durable au château en obtenant en 1796 l’autorisation de créer une dérivation du ru Saint Martin qui  traversera par un conduit souterrain la rue Godeffroy (aujourd’hui rue de l’Eglise) et le parc, alimentant une pièce d’eau avant de revenir au ruisseau à hauteur de la rue de la Cannerie (aujourd’hui rue Jean Biondi) ; en échange  il construira à cet endroit un abreuvoir  qui existera jusqu’en 1965. De chaque coté du château,  il y avait  deux bâtiments assez imposants ; seul celui situé au nord subsiste aujourd’hui ; l’autre a disparu sur le cadastre de 1810, sans doute à son initiative.

Une nouvelle clôture et une grande allée bordée d’ormes reliant le château au champ d’entraînement actuel furent créées entre 1757 et 1760 par son père.

 

Le 6 avril 1834, il vend, en réservant  une maison pour ses enfants, ses propriétés de Lamorlaye à Alexandre Gérard qui créera la demi-lune devant le château en 1840.

Le château passe en 1854 à la famille Coin-Moreau (note 11) qui le vend à son tour en 1872 à Joseph Vigier.

 

Joseph Louis Achille Vigier

La famille Vigier, implantée près de Savigny sur Orge, est connue à partir de la Révolution : en1791, Pierre Vigier, grand bouvier de son état, reprend à son compte un établissement de « bains chauds » sur la Seine. Il a bientôt 4 bâtiments flottants du pont Marie aux Tuileries… Son fils Achille Pierre épouse Joséphine Davout d’Eckmühl la fille du maréchal Davout : ce qui explique la présence d’un buste du maréchal au château et permet sans doute qu’Achille obtienne le titre de Comte et s’engage en politique : il sera maire de Savigny sur Orge, député du Morbihan, Pair de France… 

 

Il a un fils, Joseph Louis Achille Vigier, né le 12 août 1831 qui héritera en 1868 du domaine de Savigny avec le château de Grand Vau. Joseph a été au lycée Henri IV le condisciple du duc d’Aumale, 4ème fils de Louis-Philippe. Le roi sera le parrain du fils de Joseph, Henri, né en 1859. Ces liens expliqueraient, avec son goût pour les chevaux et les courses (note 12), la décision de Joseph qui vendra ses biens de Savigny  pour s’établir à Lamorlaye. En 1870, il ajoute l’aile sud et le magnifique escalier qui la réunit à la partie plus ancienne. Ces travaux sont réalisés par Jules Melle, maître maçon de Gouvieux. Joseph Vigier sera conseiller municipal de 1874 à 1892  et meurt en 1894 à Lamorlaye.

 

Son fils Henri, sans participer à la vie municipale restera fidèle à Lamorlaye où il développa l’élevage de chevaux de son père.

Pendant la première guerre le château sera occupé par l’armée française. Pendant la seconde guerre mondiale, la Kommandantur s’y installe mais le comte Henri Vigier refuse de quitter son château ; en juin 1942, il vend à la Société d’ Encouragement le terrain où il pouvait, depuis le petit balcon,  voir ses chevaux à l’entraînement ; c’est depuis cette date, le terrain d’entraînement de Lamorlaye… Le comte mourra peu après en septembre 1942 après avoir survécu 26 ans à son seul fils, Louis Henri né en 1887 et mort en1916 des suites d’une maladie contractée sur le front à Verdun.

Sa cousine, la vicomtesse Vigier reprendra ses couleurs et les maintiendra sur les champs de courses jusqu’à sa mort.

 

Un héritage difficile

A la mort du comte, le morcellement s’accélère : le comte avait légué le château à une congrégation « La Charité maternelle » qui n’ayant sans doute pas l’usage d’une si grande propriété et ne pouvant en assumer l’entretien, le vend à la Caisse Centrale d’Assurances Mutuelles Agricoles qui vend de grandes parties du domaine qui passe de 49ha à 7ha ; le château et le parc (plus de7 ha à ce moment) est vendu en 1953 à l’association américaine Greater Europe Mission qui y installera l’Institut Biblique Européen ; cet institut a formé de très nombreux (plus de 1000) jeunes gens de nationalités très diverses qui  se préparaient à devenir pasteurs ou missionnaires et apportaient à Lamorlaye un style gentiment cosmopolite.

L’Institut biblique, confronté à une baisse des vocations et à de très coûteuses réparations nécessaires pour respecter les normes de sécurité, a mis en vente le château en 1999.

 

Le château, propriété de la ville

Après bien des débats, le conseil municipal a acheté le château et son parc  en 2004. Le parc a été aménagé et ouvert rapidement au public. Les travaux pour remettre en état le château sont en cours : la partie centrale et sud doit abriter une salle de mariage, des salles de réception, un musée et des salles de cours pour les associations de musique.

 

(1) Jacques Grimaux – Chroniques de Morlacca. Jacques Grimaux cite une exposition d’urbanisme à Lamorlaye indiquant pour la route des Princes l’ancien nom de « chemin Brunehaut ».

(2) Clovis II, fils de Dagobert 1er, devient roi à 4 ans en  639 ; il règne jusqu’en 656 ; à cette époque, Lamorlaye dépendait de la seigneurie de Luzarches où Clovis II avait une résidence.

(3) Thierry III : documents de 678 et 680

(4) Clovis IV: en 691 - Guillaume le Bouteiller : 12 septembre 1398

(5) Sur les Lebensborn lire « Au nom de la race » de Marc Hillel – Fayard -1975 et, pourquoi pas, la revue N°2 de l’ALMA « La Résistance autour de Lamorlaye - La tentation eugéniste et le Lebensborn »

(6) Par contre  Roger Béchet  pense que ce serait le premier « vieux château » ; il pense que cette forteresse a été construite à l’emplacement des douves rue du Vieux Château comme dernier maillon des « sites fortifiés construits au passage des routes à travers les vallées marécageuses de la Launette, la Nonette et la Thève ».  Dans son étude sur le château de Mont l’Evêque, il évoque une sorte de « ligne Maginot » formée par 8 châteaux ou places fortes construites en fond de vallée, dont Lamorlaye.

(7) Archives Nationales, sect. Hist. J 231 n°2.

(8) Charles de Dampmartin sera fait prisonnier à la bataille de Poitiers, en 1360. Pour sa rançon, il hypothèquera "l’étang de Gouvieux" et ses annexes jusqu’en 1374 au connétable de France Robert de Fiennes. Il récupère ensuite ses propriétés que le roi Charles V (qui régna de 1364 à 1380 ) lui rachète pour lui permettre de refaire sa fortune.—« Chroniques de Morlacca » de Jacques Grimaux

(9) Archives du Musée Condé

(10) Il s’agit du « Grand Condé » (1621-1686) : condamné à mort en 1654 à cause de sa participation à la Fronde, il passe du coté espagnol. Au traité des Pyrénées, en 1659, Louis XIV lui accorde son pardon, lui permet de rentrer en France et d’y retrouver ses biens dont Chantilly.

(11) Dans le chœur de l’église, à gauche, M. Coin a offert la grille qui porte les initiales ‘C’ et ‘M’.

(12) On chasse à courre à Chantilly depuis 1834 ; la Société d’Encouragement pour l’amélioration des races de chevaux en France se crée en 1833 ; les activités d’entraînement sont en plein développement à Chantilly et Lamorlaye.